Pour Brigitte Gicquel de l'Institut Pasteur, la lutte contre la tuberculose passe d'abord par la recherche fondamentale : « Si nous nous contentons d’investir dans des recherches visant des buts précis, comme de nouveaux antibiotiques, vaccins ou produits diagnostiques, beaucoup de cet argent sera perdu.  Nous avons besoin de plus de recherche fondamentale pour acquérir des connaissances sur le bacille de la tuberculose et ses interactions avec son hôte.»

L'OMS publie une interview de Brigitte Gicquel, professeur à l'Institut Pasteur. Elle s'est investie depuis longtemps dans la génétique du bacille tuberculeux, celui que l'on nommait le bacille de Koch, le fameux BK mais devenu depuis 30 ans mycobacterium tuberculosis, depuis qu'on a découvert qu'en réalité il se présentait en filaments et non pas en bâtonnets comme on le pensait et l'enseigne encore ! C'étaient les méthodes de préparation de la culture avant passage sous le microscope qui segmentaient les filaments et faisaient apparaître le bacille en bâtonnets sous l'oeil de  l'observateur.

A notez que dès 1936 un chercheur français Jules Tissot, professeur au Museum d'Histoire Naturelle à Paris avait publié un ouvrage montrant déjà des photos du bacille de Koch en filaments. Quelques années plus tard, dans un autre ouvrage [1], il exposera en détails sa méthode de préparation des cultures qui permet justement d'éviter cette segmentation. Mais ses découvertes furent fraîchement accueillies, c'est le moins qu'on puisse dire, et la communauté scientifique de l'époque refusa de les étudier. Il raconte dans son ouvrage de 1946 l'opposition féroce à laquelle il eut à faire face. Que de temps perdu et d'abord au détriment des malades.

Brigitte Gicquel ne parle pas, bien sûr, de cet épisode peu glorieux pour l'Institut Pasteur qui en 2008 fête ses 120 ans d'existence et dont elle est aujourd'hui une très brillante représentante. Elle note que quand elle commença ses travaux en 1973, à l'Institut Pasteur,  les maladies infectieuses et la biologie moléculaire formaient deux mondes bien distincts et c'est seulement en 1986 qu'elle décida de relier ses travaux sur les interactions ADN-protéines avec la recherche sur une maladie qui n'avait pas été très bien étudiée auparavant, la tuberculose.

Un nouveau vaccin contre la tuberculose ?

Chacun sait aujourd'hui que le BCG c'est pas terrible contre la tuberculose. En mettant les choses au mieux, son efficacité se limiterait à réduire les risques de complications de la maladie tuberculeuse chez l'enfant de moins de 15 ans, ces complications étant la méningite tuberculeuse et les miliaires. Comme les complications de la vaccination  BCG sont elles-mêmes aussi nombreuses et graves sont utilité reste très discutable comme l'ont démontré les pays qui n'en ont jamais fait usage comme les USA qui avaient un taux de tuberculose de 5 pour 100 000 quand la France peinait à descendre en dessous de 10. Bien sûr, des recherches pour un nouveau vaccin souhaité plus sûr et plus efficace sont en cours :

« Nous travaillons aussi en collaboration avec l’équipe de Carlos Martin, à Zaragoza (Espagne) pour mettre au point un nouveau vaccin qui remplacera le BCG (également développé par l’Institut Pasteur). Ce nouveau vaccin est plus sûr et les tests sur l’animal ont aussi montré qu’il était plus efficace. »

« il n’est pas facile de travailler sur Mycobacterium tuberculosis. Ce bacille croît très lentement. Pour un généticien travaillant sur cette mycobactérie, une expérience peut prendre jusqu’à deux ans alors que, pour le choléra, il ne faut que trois semaines. Pour les publications, il faut donc présenter les études par petits morceaux, ce qui présente peu d’attrait pour les revues prestigieuses. Ces recherches n’attirent donc pas les jeunes scientifiques ambitieux.

Les coûts sont également plus élevés, non seulement à cause du temps passé, mais aussi des milieux de confinement qui doivent être très rigoureux pour éviter toute propagation accidentelle de la maladie. Comme il y a moins de retombées financières, l’industrie investit moins à la base.


Les antibiotiques, c'est pas automatique !

Question de l'OMS : Mycobacterium tuberculosis devient résistante à de plus en plus de médicaments, des produits de diagnostic bon marché se font encore attendre et le BCG a une efficacité variable et existe depuis 80 ans. Pourquoi a-t-il fallu tant de temps pour moderniser les mesures de lutte et quelles directions va-t-on suivre maintenant?

Réponse : Après la seconde guerre mondiale, les antibiotiques venaient d’être mis au point et les gens pensaient qu’ils allaient résoudre tous les problèmes et tuer tous les microbes, ce qui s’est avéré exact pour de nombreuses bactéries. Mais après la révolution des antibiotiques, nous avons vécu la révolution des résistances microbiennes. Ces dernières années, les chercheurs ont fait de nouveaux travaux sur la génétique de M. tuberculosis, mais on a perdu vingt ans à cause de l’excès de confiance que nous avions dans les antibiotiques. »

« Il y a eu de grandes percées et davantage de fonds, mais une grande partie des financements va dans des travaux spécifiques sur la tuberculose. Si nous nous contentons d’investir dans des recherches visant des buts précis, comme de nouveaux antibiotiques, vaccins ou produits diagnostiques, beaucoup de cet argent sera perdu. »

Pour Brigitte Gicquel la priorité devrait aller à la recherche fondamentale car c'est d'elle que pourront venir les nouvelles technologies nécessaires pour définir et organiser une lutte vraiment efficace contre la maladie. Selon ses déclarations, ce serait très loin d'être le cas et on préfère investir à court terme dans la recherche de solutions rapides et bricolées plutôt que réellement novatrices.

[1] Constitution des organismes animaux et végétaux - Museum d'histoire naturelle -1946